Exergue

N°6

La composition chorégraphique organise et fixe le chaos, prédestine les corps des danseurs, prévoit tout, jusqu’aux surprises. Pour révéler l’imprévisibilité de la vie, il faut au contraire un cadre chorégraphique libérant les forces vitales du mouvement baignant les corps dans l’aléatoire, l’accidentel, la spontanéité, le surgissement. C’est ce que j’essaie de faire ces dernières années.
Un mouvement libre est forcément imprévisible, surprenant, parfois même intolérable. C’est le propre même de la liberté que de ne pouvoir être appréhendée, comprise, arrêtée. C’est forcément  un défi à tout ce qui est conservateur et conformiste, mais aussi à tout ce qui est de l’ordre de l’esthétique, du goût, des habitudes, des modes, de la re-connaissance.
Il faut certainement une certaine ouverture d’esprit pour accepter l’imprévisibilité et la liberté dans le mouvement. Alors j’essaie de stretcher mon esprit tous les jours. C’est un beau défi de vie (d’artiste).

Foofwa d’Imobilité, Avril 2016.


N°5

Le projet de la modernité en danse, son horizon idéal, est de donner à chacun les moyens d’être, à tout instant, l’auteur — ou l’inventeur — de son geste.

C’est à partir de ce postulat* que nous avons travaillé. Nous avons mis en lumière les élans artistiques nouveaux des années 1830, annonciateurs de modernités en danse: par exemple le travail sur les gestes d’un François Delsarte, ou la libération de la forme au service du mouvement d’un Eugène Delacroix. Nous avons célébré la singularité de chacun-e des jeunes danseur-euses et fait confiance en leur créativité, leur sensibilité, leur capacité à être responsable au sein d’une grande liberté pour qu’ils donnent corps au passé de la manière la plus présente et vivante qui soit.

Nous avons donné à chacun d’entre eux les moyens d’être, à tout instant, l’inventeur de son geste, promesse d’avenir.

Foofwa d’Imobilité, Janvier 2016.

* énoncé par Annie Suquet, historienne de la danse accompagnant le projet /Utile


N°4

Dans ce monde où jouent les violons
De la numérique révolution
Harmonie aux inventions
de l’écriture et de l’imprimerie

Dans ce monde où jouent les bassons
De la surabondance d’information
Air d’une sociétale transformation

Dans ce monde post-moderne
Sur-moderne
Hyper-moderne
qu’est-ce que ce moderne
Ce modernus émanant du récent

Le dix-neuvième
Marqua-t-il d’une brèche le temps
Dans l’émergence insensible
Rompit-il le fil de la tradition
Par la rupture décisive ?

Cette brèche entre le passé infini
et le futur infini
Devint-il une réalité tangible
Et pour tous un problème ?

Nous entrevoyons ce qui nous questionne
Les fantômes des gestes passés
Les fantômes de cette modernité
Ces fantômes qui nous façonnent

Apprendre du passé
Sentir le présent
Créer le futur

A corpus perdu on désire
Redonner coeur esprit
Redonner vie
Redonner corps

Foofwa d’Imobilité, Novembre 2015.


N°3

Pour que l’étincelle du présent puisse surgir, il faut que le danseur soit conscient du mariage unique du particulier, de l’instant, avec la singularité de chacun. Pour que l’étincelle du présent puisse éblouir, il faut que l’originel et l’original, le passé et le futur puissent se rencontrer au sein de ce présent particulier.

L’originel, c’est cette exploration de notre passé, cette recherche existentielle, cette quête de nos origines, cette question de la création. L’original, c’est cette projection dans le futur, c’est ce qui paraît ne pas avoir de passé ou de modèle ; c’est le geste éthique car assumant la responsabilité d’être un nouveau modèle pour le futur.

Foofwa d’Imobilité, Septembre 2015.


N°2

Même si la chorégraphie c’est notre savoir et qu’elle nous rassure en disant: « je sais »; même si le danseur réalisant un mouvement en répétition doit dire: « je crois » ; sur scène, quand on danse, on dit « je doute ». Le doute est souvent peur paralysante, trac, obsession du jugement des spectateurs; le doute pousse parfois aussi, par réaction, à la prétention, à l’assurance de mauvaise foi.

Etant donné que les voix numériques peuvent lire les classiques, les avatars peuvent danser nos danses, les robots peuvent exécuter des actes, il me semble plus que jamais pertinent de se poser la question de l’interprétation. Car si la machine peut reproduire certains artefacts, l’humain, lui, donne vie à l’oeuvre artistique ; il est médium, réalisateur, créateur, auteur d’un acte artistique.

Ne faut-il donc pas plus que jamais souligner l’humanité d’un acte sur scène, privilégier l’unicité d’un moment sur scène, donner plus d’espace à la singularité d’une personne ? C’est ce que je tente de partager avec mes compagnons interprètes, c’est ce que je tente de communiquer en ce moment dans mon enseignement pour la première volée du Bachelor en danse contemporaine.

Monsieur d’Imobilité, pour  Neopost Foofwa, novembre 2014.


N°1

Ce qui m’émerveille dans l’aventure de nos deux dernières pièces, c’est que pour la première fois de ma vie, j’ai une totale confiance dans ce doute. Il me semble que plus on se donne avec certitude et sans retenue à ce doute, plus on est juste, plus on est à même de se donner pleinement tant physiquement que psychiquement, tant éthiquement que spirituellement à un geste, une proposition, un état. C’est comme si chaque mo(uve)ment de notre être était encore plus assertif que jamais grâce à l’acceptation du doute.

Dans le prolongement, les spectateurs qui m’intéressent le plus, ceux avec qui il me semble le plus riche de discuter, sont non pas ceux qui disent « je crois savoir » avant, pendant et après les spectacles, mais ceux qui disent également: « je doute ».

C’est aussi cette certitude dans le doute que je partage avec les créateurs, danseurs, collaborateurs de ces pièces. Partager notre émerveillement devant le mystère de la vie (Utérus, pièce d’intérieur) et le mystère d’être humain (Soi-même comme un autre), est ce qui nous préoccupe en ce moment.

Foofwa, pour Neopost Foofwa, août 2014.