La Relève des Défis

 Pour télécharger le texte, c’est ici 

Le geste en tant qu’acte artistique. Le geste en tant qu’action politique.
Le geste artistique et politique, possiblement simultanément.
Par le mot geste il faut entendre, en suivant Laetitia Doat, « une manière spécifique de s’organiser dans le mouvement, non le mouvement lui-même mais plutôt son fond, ce qui le motive, l’anime, le met en relation avec le monde et l’autre. »

C’est l’histoire en 1980 d’un paysage chorégraphique suisse où personne ne demande de subventions pour une création. C’est l’histoire d’une chorégraphe suisse qui 6 ans plus tard demande 2000 francs de subvention pour pouvoir en recevoir peut-être 1800.

On désigne par « humaniste » toute pensée qui met au premier plan de ses préoccupations le développement des qualités essentielles de l’être humain : la liberté, la tolérance, l’indépendance, l’ouverture et la curiosité. C’est comme ça qu’on devrait penser un projet artistique :

Ne pas faire trop de mal dans le monde ; se changer soi-même, inspirer d’autres à travailler ensemble, découvrir des mondes qui inspireront peut-être quelques spectateurs à vivre légèrement mieux, que peut-on espérer de mieux ?
Un geste humaniste. La danse est un humanisme.

C’est l’histoire en 1985 d’une culture alternative qui se développe en Suisse, qui prend racine et croît dans le paysage culturel officiel, même si ses manifestations apparentes seront annihilées dans les années 2000.

J’essaie de me rappeler et de rappeler chaque jour la raison pour laquelle on a décidé de faire de la danse son activité principale, ou sa vocation. Que l’on soit danseuse, chorégraphe, pédagogue, programmateur, administratrice, critique de danse : réactiver ce sentiment qui nous a animé un jour, ce sentiment d’amour, de passion par le mouvement.
Dansez, faites l’amour, et oubliez de faire la guerre.

C’est l’histoire d’un groupe de chorégraphes suisses en 1990 qui imaginent une grande Maison de la Danse en 2000 et qui se réalisera, peut-être et grâce au travail d’une structure organisatrice, en plus petite maison en 2020.

Quand une danseuse évolue sur scène, elle a déjà fait un choix de vie économique : une valorisation du métier lui permet d’espérer gagner son pain mais en aucun cas elle fait le choix d’une activité pour s’enrichir. Elle espère s’engager plutôt que d’être engagé, elle espère impliquer tout son corps tout son être dans un projet plutôt que d’être un mercenaire du mouvement. Elle créé un espace non-utilitaire non-commercial non-mercantile. Elle créé des remous humanistes dans l’espace public à l’endroit où il est de plus en plus réservé à la publicité à la pornographie.

Diriger une compagnie me plaît parce qu’il est possible d’expérimenter des structurations différentes, non-normatives. Depuis 2013, j’ai ouvert la co-direction de la compagnie à un artiste d’une autre discipline que la danse. C’est une situation intéressante et fertile. Jonathan O’Hear est éclairagiste-scénographe. Riche de notre collaboration artistique, nous avons voulu l’étendre à l’organisationnel d’une structure et en particulier de privilégier l’artistique sur l’administratif, d’être de responsables employeurs tout en réduisant au minimum l’administratif.

Note : Ne pas oublier de mentionner que pour nous, création, pédagogie, et médiation proviennent du même désir de partage avec la société.

Jonathan et moi avons décidé que toute personne travaillant dans notre compagnie soit rémunérée 6000 francs + 15 % vacances et jours fériés – hormis les tout jeunes, j’en parlerai plus tard. Cela nous pousse à faire des recherches inventives de partenariats et de finances. C’est parce que nous posons cette exigence de salaires respectables et de respects des acquis sociaux que nous poussons les recherches de fond à fond.

C’est aussi l’idée de ne pas faire de dumping salarial et de prendre en considération :

  1. le temps d’engagement : ne pas diluer leur salaire sur des temps d’engagement qui ne leur permettrait pas de danser pour une autre compagnie ;
  2. prendre en considération b. le coût de la vie en Suisse : en un mot élevé ;
  3. prendre en considération c. le fait qu’il ne reçoivent que 70 % du montant de leur salaire grâce à l’assurance chômage les mois où ils ne travaillent ni pour nous ni pour une autre compagnie.

C’est l’histoire d’une succession de collaboratrices danse à Pro Helvetia qui dès 2000 réussit à ce que la danse aie son propre département et sa propre ligne budgétaire, séparée du département théâtre.

J’ai décidé de soutenir le Bachelor en danse contemporaine et le Certificat Fédéral de Capacité danseur-euse interprète à option contemporaine par tous les moyens possibles : par l’enseignement, le travail de création, et le travail politique. Néanmoins il faut mettre en tension certificat avec certitude, capacité avec conviction, car la certitude et la conviction d’un danseur seront toujours de plus grands atouts que ses diplômes.

Nous sommes fiers d’être la première compagnie à offrir un contrat professionnel à une danseuse du CFC.

C’est l’histoire suisse d’un Projet Danse qui en 2005 est en train de mettre en place des conventions de soutien conjoint. Ces contrats de confiance vont permettre à certaines compagnies une assise, une structuration, un développement, et surtout une professionnalisation. Pour la première fois on a comprit combien coûtait une production artistique, combien coûtait le maintien d’une compagnie à l’année, une fois qu’on compte tout : et c’est plus qu’on escomptait.

Nous avons décidé de faire un projet sur trois ans, se calquant sur la période d’une convention de soutien conjoint entre 2015 et 2017. Ce projet s’appelle Utile/Inutile, et est composé de deux volets antagonistes et complémentaires : l’/Utile et l’/Inutile.

Ce projet pense le geste comme à la fois artistique et politique, à la fois libre et responsable, à la fois pour-soi et pour-autrui, à la fois expressif et éthique. Ce projet pense le geste comme un espace-temps où, potentiellement, justesse et justice coïncident.

En 2010 cela fait deux ans que la loi fédérale reconnaît la profession de danseur-interprète. C’est comme le droit de vote pour les femmes, c’est trop tard, mais c’est mieux que jamais.

Le volet /Utile propose l’engagement professionnel de huit jeunes sortis des formations suisses de danse pour cinq mois au minimum sur un an. Il y aura trois groupes de huit danseur-euses sur les trois ans.

C’est un projet politique puisque le choix des danseurs se fait uniquement auprès des formations de danse suisses : le Ballet Junior, le Marchepied, le CFC danseur-euse option contemporaine, et pour 17-18, les Bachelor en danse contemporaine.
C’est un projet politique et pédagogique puisqu’on parle d’un encadrement de premier emploi.
C’est un projet politique et économique puisqu’ils sont payés 4500 francs bruts + 15 % vacances et jours fériés par mois.

C’est l’histoire en 2015 d’une nouvelle génération rayonnante de danseurs-chorégraphes suisses qui organisent leur travail de façon aussi sérieuse et responsable que la plupart des compagnies conventionnées et qui demande à accéder à un statut plus pérenne. Après des années d’augmentation des budgets la danse est arrivée à un plateau. Comment poursuivre néanmoins l’essor et la professionnalisation en cours est la question du moment.

On oublie facilement que sans danseur-euse, il n’y a rien sur scène. On oublie facilement que c’est elle ou lui qui possède la toute-puissance de donner vie à un geste. On oublie facilement que la chorégraphie n’est qu’une virtualité, qu’elle nécessite une actuation, une incarnation par un être vivant pour exister.

Le volet /Utile pose la question du geste moderne et de son émergence. Notre but est de mettre en tension le geste historique avec l’acte présent qui lui redonne vie, d’être renseigné mais pas nostalgique, de considérer le présent du geste comme aussi, voire plus important que le passé auquel il se réfère. Notre but est d’équilibrer la quête de l’originel en créant un nouvel original, c’est à dire de se placer dans un présent promesse d’avenir. Nous espérons que notre projet fait honneur à cette idée avancée par Nietzsche: «  Nous voulons servir l’histoire seulement en tant qu’elle sert la vie ».

Voyant que la danse a toujours ouvert les bras aux formes les plus diverses et ce, avec peu de ressources, en 2020 des institutions suisses de théâtre ouvrent leur portes comme jamais avant à la danse et autres pratiques artistiques. Une programmation danse fait un lien artistique entre les différents théâtres d’une ville ou d’une région, en concertation avec les différentes directions.

Avec la Pratique des Mains dans Don Austérité du volet /Inutile, je veux analyser la portée éthique, sociale et politique d’une poignée de main, en tant que premier point de rencontre physique dans notre société. Une poignée de main est salutation, toucher, image miroir, accolade-embrassage des mains, promesse d’entraide.

En 2025, les institutions du ballet en Suisse sont réorganisées en sorte qu’elles fassent un réel travail de reconstruction de danses du passé. Certains ballets s’occupent de présentifier la tradition du XVIIIe et XIXe siècles ; d’autres s’occupent des reprises du répertoire du XXe siècle. Toutes font un réel travail de médiation culturelle sur l’histoire de la danse.

Ce n’est pas parce que nous sommes des employeurs qui respectent les règles administratives et les acquis sociaux que nous devons reproduire aveuglément les normes néo-libérales. N’oublions pas la notion de générosité gratuite, de don, d’inutilité commerciale, propre à l’art.

Pense-dansons un moment avec Isadora Duncan :
« Je ne veux pas entendre parler d’argent en échange de mon travail.
Je suis dégoûtée du théâtre moderne qui ressemble davantage à un lieu de prostitution qu’à un temple de l’art : les artistes, qui devraient y occuper la place de grands prêtres, sont réduits à des manèges de boutiquiers pour vendre leurs larmes et leur âme à tant la soirée. »

Je regrette qu’il y ait aussi peu d’activisme, autant de paresse démocratique chez les danseurs et chorégraphes suisses. Je regrette aussi que certains manifestent leur soi-disant militantisme en injuriant tout le monde tout le temps. J’ai toujours été d’avis que la démocratie délibérative est la seule solution de dialogue pour un changement à moyen et long terme. Mon engagement avec les Rencontres Professionnelles de danses – Genève – désormais en dialogue avec d’autres associations romandes et suisses, et mon élection au Conseil de la Culture à Genève en sont quelques exemples. Et pour les actions concrètes et à court terme, c’est par la compagnie que nous agissons, avec des projets tels que Utile/Inutile.

Jonathan et moi ne ne croyons pas qu’être de responsables employeurs fait de nous des entrepreneurs d’entreprise et que défendre la culture par ses bienfaits économiques comporte des limites. Il faut faire attention à ne pas trop défendre la danse ou l’art par les arguments de l’efficacité économique. Car la pratique de l’art est celle de la dépense d’énergie et de ressources, de l’improductibilité matérielle vers une certaine richesse immatérielle. Accompagnons un moment George Bataille : « L’activité humaine n’est pas entièrement réductible à des processus de production et de conservation, d’usage du minimum nécessaire. La consommation est aussi représentée par les dépenses dites improductives : le luxe, les deuils, les guerres, les cultes, les constructions de monuments somptuaires, les jeux, les spectacles, les arts, l’activité sexuelle détournée de la finalité génitale représentent autant d’activités qui, tout au moins dans les conditions primitives, ont leur fin en elles-mêmes. Dans chaque cas l’accent est placé sur la dépense et la perte qui doivent être les plus grandes possibles pour que l’activité prenne son véritable sens. Ce principe de la perte, de la dépense inconditionnelle est contraire au principe économique de la balance des comptes. »

Annie Suquet pense que le projet de la modernité en danse, son horizon idéal, est de donner à chacun les moyens d’être, à tout instant, l’auteur — ou l’inventeur — de son geste. En 2030, il n’y a plus de séparation entre les danseurs ou les chorégraphes, la danse suisse et européenne et mondiale réalise enfin cet horizon, ce projet.

« Manger en suisse » signifie manger tout seul dans son coin. Alors que danser en Suisse est le contraire : une activité liée à d’autres disciplines artistiques et en lien avec le monde. L’indécent UDC, notre parti d’extrême droite, la principale force politique de Suisse dit : « rester libre ». Mais on ne reste pas libre, on le devient à chaque instant, ou plutôt on redéfinit sa liberté à chaque instant, par chaque mouvement. Le repli sur soi et le respect sclérosant de la tradition que propose l’UDC est le contraire de la liberté. Au contraire, notre geste de danse, comme l’amour, est enfant de bohème et ne connaît aucune loi de prévisibilité. Suivons ce mouvement, faisons confiance à ce geste présent, imprévisible, empli de notre passé et prometteur d’avenir : pour soi et pour l’autre, en soi et vers l’autre.

Je vous remercie de votre attention.

Foofwa d’Imobilité, 18 octobre 2015.

Merci au Forum Danse 2015, à Reso, à Isabelle Vuong, Jonathan O’Hear, Caroline de Cornière et Nathalie Ponlot.