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Danse. A Marseille, la 15e édition du festival interroge la notion d’héritage et rend hommage à Merce Cunningham.
Par MARIE-CHRISTINE VERNAY envoyé spéciale à Marseille
La saison prochaine, la compagnie de Merce Cunningham effectuera une dernière tournée avant de se dissoudre. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire, après le décès du chorégraphe américain le 26 juillet 2009. Beaucoup des anciens danseurs sont en pleine activité, à New York ou ailleurs, en Suisse par exemple, où Foofwa d’Imobilité mène depuis 1998 son travail personnel, sans oublier ceux qui ouvrirent sa pensée et peaufinèrent sa technique. Il est l’un des invités de la nouvelle édition du festival de Marseille qui accueillera par ailleurs la compagnie Cunningham l’an prochain.
Prouesses. Ce festival de danse et des arts multiples entretient ainsi un rapport vivant à ce qui pourrait basculer dans le passéisme. La programmation est harmonieuse et Apolline Quintrand, sa directrice, sereine. En donnant carte blanche à une autre structure, Marseille Objectif Danse, la manifestation est sur la ligne du partage.
La carte blanche autour de l’œuvre et de la personne de Cunningham est une façon de réactiver la pensée de celui qui allait signer une rupture épistémologique dans l’histoire de la discipline.
Rien de pompeux ou de dogmatique dans le programme qui n’est pas une reconstruction historique, mais le prolongement d’un acte de création.
Le solo de Foofwa d’Imobilité, alias Frédéric Gafner qui fut interprète dans la compagnie de Merce Cunningham de 1991 à 1998, est révélateur de cet état d’esprit. Musings (re Merce, John and Bob) mêle ainsi l’histoire personnelle du danseur à celle de ses enseignants : Merce Cunningham, le compositeur John Cage et le peintre Bob Rauschenberg. «Je désire, dit Foofwa, que le ton de la pièce soit celui de l’hommage. Partager mon admiration à Merce et "lui payer mes respects" comme les anglophones le disent.» Et c’est une réussite. A la chapelle des Bernardines, le performeur sait embarquer le public dans ses méditations et refaire avec exactitude des phrases qu’il interpréta, sans s’arrêter à la citation. Dans son costume, fausse copie du collant académique, faux Rauschenberg aussi, qui n’est autre que son corps peint avec quelques bouts de papiers collés, il danse en suant. Ses passages au sol laissent des traces de peinture pour un tableau qui se construit sous nos yeux. Surdoué, il enchaîne les prouesses techniques, décompose à partir de différents vocabulaires, traversé par les autres et façonné par la mémoire.
Ce n’est pas tout. Foofwa prend des chemins de traverse pour mieux renvoyer cette fois à la pensée. Il part à la cueillette aux champignons, comme le fit Cage qui en écrivit un ouvrage ; il consulte le I King, le livre chinois des transformations, compose sa pièce en cinq parties pour renvoyer aux cinq groupes de pierre du jardin Ryoanji de Kyoto. «Chaque projet,raconte-t-il, est une nouvelle aventure. Dans mon travail personnel, je n’avais jamais utilisé le hasard, mais je le fais ici car c’était un des procédés d’écriture de Cunningham et Cage.»
Jusqu’où peut-on aller dans l’évocation des grands noms du passé ? Foofwa d’Imobilité donne une réponse claire en agissant comme un archéologue de la pensée et, en même temps, en allant au-delà du seul copyright. En devisant sur le Vieux Port, le danseur de 41 ans, regard vif et ton enjoué, se souvient de la création de ce solo à New York en mai, à la Mama Moves Dance Festival : «Le public, explique-t-il, n’a pas vraiment apprécié. Le décès était peut-être trop proche. Certains n’ont pas aimé que j’imite Cunningham et Cage ou que je produise ma propre musique.»
Siffle. Pourtant, c’est ce qui crée la distance nécessaire pour que le public puisse mieux entrer dans l’œuvre et s’amuser aussi. Formidable imitateur au point qu’il pourrait en faire carrière, Foofwa ramène sur la scène les voix disparues. Quant à son répertoire musical, avec des extraits de pièces de John Cage, il le chantonne, le siffle, tout en dansant.
De quoi s’interroger sur la question de l’héritage, centrale dans la danse, qui ne produit pas d’objets pérennes comme la peinture ou la musique. L’actuelle compagnie de Merce Cunningham tournera la prochaine saison, puis sera dissoute. Ensuite ? Un plan. Le Living Legacy Plan a été présenté avec un budget à hauteur de 8 millions. Comment faire vivre le répertoire en le préservant ? Avec d’autres danseurs, comme Robert Swinston, figure emblématique, Foofwa se prononce pour la création d’un groupe de jeunes qui pourraient apprendre le répertoire. Mais, pour l’instant, l’argent manque et les sponsors font la sourde oreille.